Entre Les Lignes

La revue littéraire du festival Terres de Paroles

Ça, c'est la fin du jour où j'ai grandi

Texte(s)

ENTRE LES LIGNES (S) Tiago Rodrigues

Tristesse et joie dans la vie des girafes

"La nécessaire expérience de la perte, de son refus, de sa souffrance à son acceptation."

Tiago Rodrigues ne peut pas se passer des auteurs classiques. D'Antonio & Cleopatra à Bovary, en passant par By Heart, il émaille et nourrit ses pièces de citations ou d'influences empruntées à Shakespeare ou à Flaubert.

Dans Tristesse et joie dans la vie des girafes, il convoque Tchekhov, même s'il n'apparaît que sous un nom d'emprunt pour endosser la figure du père de Girafe, une fillette de neuf ans.
Dans cette pièce à neuf personnages qui nous fait voyager de la chambre de Girafe aux rues de Lisbonne, il est fort possible que l'on n'ait finalement affaire qu'à une seule personne, Girafe, jouant dans sa chambre et donnant la parole à ceux qu'elle va croiser d'acte en acte. 


D'abord, elle fait parler toux ceux qui constituent son univers familier - son ours, Judy Garland, au langage cru et grossier, son père, acteur au chômage, sa mère, morte, qui fut écrivain et lui a laissé le goût des mots et des définitions.  Un cercle qui va s'agrandir lors d'une fugue où chaque rencontre creusera un peu plus le fossé entre la vie imaginaire foisonnante de l'enfant et le réel étriqué des adultes. Sauf que ce monde réel fait l'objet très sérieux d'un exposé que la fillette intitule : "Tristesse et joie dans la vie des girafes". Le premier acte en livre les outils, principalement ceux du langage à même de décrire sa situation familiale et sa frustration de ne plus pouvoir regarder sa chaîne de télévision favorite, Discovery Channel, parce que la crise gangrène et atrophie jusqu'aux rêves des enfants. 

Dans le deuxième acte, Girafe part à l'aventure avec son ours Judy Garland et, au cours de sa fugue, bien décidée à trouver l'argent qui lui permettra de payer cent ans d'abonnement à Discovery Channel, croise des personnages qui vont du bas au sommet de l'échelle sociale : vieux, panthère, banquier, policier, Premier ministre. De la misère à la marginalité et de l'autorité au pouvoir politique, Girafe va faire le tour de ses illusions, se cogner aux déceptions, à l'impossible, sans jamais lâcher son projet initial : faire un exposé sur "la vie des girafes". C'est au cœur de la pièce qu'elle le présente, entre deux dialogues où intervient Tchekhov qui lui fait remarquer :

Ton travail n'est pas sur les girafes, ma chère. (...) C'est sur ton envie de vouloir faire un exposé sur les girafes.

A quoi Girafe rétorque : "Je ne suis pas sûre de bien comprendre la réelle signification de cette déclaration." Tchekhov : "Quand on écrit, on donne une part de nous. (...) Un jour, j'ai fait un travail sur une mouette, mais ce n'était pas tout à fait sur une mouette. C'était sur les choses qui me touchent, qui m'irritent, et que je trouvais importantes. (...) Qu'est-ce qui est réellement important pour toi ?" 


La réponse est dans la dernière scène lorsqu'elle retrouve son père et constate : " Ça, c'est la fin du jour où j'ai grandi." Et ce qu'expose Tiago Rodrigues dans la pièce, c'est la nécessaire expérience de la perte, de son refus, de sa souffrance à son acceptation.

Fabienne Arvers

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