Entre Les Lignes

La revue littéraire du festival Terres de Paroles

Entretien(s)

ÉPOPÉE(S) INTIME(S)

Alice Zeniter

Il y a quelque chose d’extrêmement touchant, chez cette grande jeune femme toute simple, dans sa foi en la littérature. Alice Zeniter a publié son premier livre à seize ans, et aujourd’hui, à peine trentenaire, elle travaille déjà à son cinquième roman. C’est depuis qu’elle a reçu le Prix Inter pour Sombre dimanche (2014) qu’elle se consacre pleinement à l’écriture, qui la passionne depuis toujours.

Vous n’avez jamais imaginé faire autre chose qu’écrire ?

Si si. J’écris depuis très jeune, c’est vital. Mais je n’aurais jamais imaginé vivre de l’écriture. Depuis mon premier roman que j’ai écrit adolescente, lorsque j’étais en cours, et littéralement « dans la marge » de mes cahiers de collégienne, j’ai toujours considéré l’écriture comme une activité annexe. J’ai toujours écrit « à côté ».  Mais à côté de quoi ? C’est la grande question, car aucune autre activité de me satisfait à ce point. J’ai fait des études, de la recherche, de l’enseignement, mais aujourd’hui, je ne fais plus que ça, écrire. Et je sais que je suis à la place à laquelle je dois être. Je n’arrive pas à trouver quelque chose qui me rende aussi heureuse autant que la création artistique.

Mon rapport à la littérature est quelque chose de quasiment mystique, qui est plus grand que moi, qui est plus grand que ma vie, qui est beaucoup plus attirant que tout ce que je peux vivre. Et je sais aussi que je vais tourner autour toute ma vie sans jamais parvenir à faire exactement ce que je voudrais faire. Je suis consciente que vouloir écrire dans ma vie, c’est me préparer à une succession d’échecs…

Mais pourquoi une succession d’échecs ?

Parce que je suppose que, d’une manière ou d’une autre, je voudrais écrire « le livre parfait », mais je n’ai aucune idée de ce à quoi il peut ressembler. Pour le moment, c’est la somme de tous les passages que que j’ai adorés dans des livres que j’ai lus et toutes les choses que je ne sais pas faire en écriture, mais que j’ai quand même envie de faire… Quand je lis, je ne cesse de découvrir des choses auxquelles je n’aurais jamais pensé. Je suis capable de scinder mon cerveau : une partie se laisse emmener par le livre et une partie analyse les techniques d’écriture, qui m’ouvrent de nouveaux horizons. Et donc, le livre parfait se modifie au fil de mes lectures.

Avec une telle foi dans l’écriture, en quoi y a-t-il de vous dans vos romans successifs, qui sont si différents les uns des autres ?

Il y a forcément de moi. Le fictionnel n’éloigne pas de l’auteur. A partir du moment où je décide entièrement ce que je vais faire de l’histoire, des personnages, que je suis le maître des marionnettes, je vais évidemment révéler des choses de moi beaucoup plus fortes que si je m’en tenais à des témoignages. Dans la mesure où c’est moi qui décide de ce qui va se passer, je montre ce qui est important pour moi, ce qui brûle. Je tourne toujours autour de questions qui sont cruciales pour moi, et le seul lieu où les poser, c’est le roman. Je trouve toujours intéressant de travailler sur la faille, sur le moment où le masque social tombe, où se pose la question de l’identité profonde. Et la forme romanesque est idéale pour ça : elle permet de montrer l’opposition entre la façade sociale et le marasme intérieur, elle permet de descendre dans les tréfonds de l’être. C’est une forme qui me correspond intimement, car je n’ai jamais réussi à me résumer en très peu de mots. J’ai toujours besoin de faire succéder des « et… et… » et, en me présentant de cette manière, j’ai le sentiment de m’amputer de quelque chose, car aucun rapport social normé ne laisse le temps pour ça. Il m’a toujours fallu choisir en ne présentant qu’un seul aspect de mon identité, c’est énervant. Peut-être que ça remonte plus loin, à ma double culture, que je n’ai pas eue en réalité : je ne savais pas quoi faire de mes origines algériennes, ni dans la conversation, ni mon être même. D’ailleurs, c’est un sujet qui me ramène à des interrogations d’ordre politique : qu’est-ce qui détermine nos convictions ? Sommes-nous libres, finalement, de nos choix politiques ou ne sont-ils déterminés que par ce que nous sommes socialement ? Mes livres Jusque dans nos bras et Sombre dimanche, même s’ils sont très différents — l’un est une auto-fiction normando-parisienne et l’autre une sorte de fresque hongroise — tournent autour de ce sujet. Pouvais-je faire autrement qu’être de gauche et multiculturaliste ? Et les Hongrois élevés dans le culte du malaise de leur pays, de l’oppression pouvaient-ils prendre en main leur histoire ? Finalement, ce sont les deux volets d’une même question. Dans mon dernier roman, s’il y a du politique, c’est vraiment au pied de la lettre, de la vie de la cité qu’il s’agit, et donc des rapports hiérarchiques qui se créent entre les hommes dès qu’ils sont ensemble, et a fortiori dans un espace clos. Juste avant l’oubli pose la question de l’identité à travers celle de la fiction : est-ce qu’un auteur est vraiment une personne ? Ne devient-il pas un personnage au même titre que ceux qu’il a créés ? Ne devient-il pas ce que les lecteurs projettent sur lui ? La plupart du temps, la vie d’un auteur disparu est plus connue comme celle que les biographes lui ont imaginée.

C’est une question qui vous préoccupe à votre sujet ?

Non, pas vraiment, dans la mesure où j’ai décidé très tôt que ça n’est pas la vie qui est le plus intense, mais la littérature. Toutes proportions gardées, je serais plutôt Proust que Hemingway. Ma vie est calme parce que je la consacre à l’écriture et à la lecture, deux pratiques qui me suffisent pour avoir l’impression d’avoir le monde entier à portée de main. Contrairement à ces auteurs dont, à la manière d’Hemingway, la vie se confond avec l’œuvre. Ces auteurs qui vivent pour écrire de beaux livres. « Le monde est fait pour aboutir à un beau livre », a écrit Mallarmé. Ma vie n’étant pas grand chose, je me pose souvent la question de la déception que je peux provoquer chez les gens que je rencontre. Parce que je ne suis pas conforme au « mythe de l’écrivain ». Je n’ai rien d’un Bukowski. Et d’ailleurs, le « mythe de l’écrivain » est beaucoup compliqué pour les femmes. Les gens accepteraient mal que je me comporte comme un Bukowski. On ramène vite les femmes écrivains à leur place de mère, épouse, etc. Regardez comme on traite Sylvia Plath… Elle est sans cesse ramenée à l’histoire de la femme qui s’est suicidée par amour pour un grand poète. Donc je me pose souvent cette question : est-ce que je vis en dessous du mythe ? Ce qui ne m’empêche de me sentir parfaitement à ma place !

Et au cœur de la littérature, autant en tant que lectrice qu’en tant que romancière. Comment l’écriture surgit-elle dans votre vie ?

Je m’organise de mieux en mieux ! Maintenant, je me retire du monde pour écrire. En ce moment, je suis installée en Bretagne pour travailler à mon prochain livre. Je marche le long des falaises le matin et j’écris toute la journée ensuite. Je ne vois personne. J’aimerais faire ça toute ma vie. Vivre retirée du monde pour l’écriture, en faisant des allers-retours à Paris. J’aime beaucoup ça. Mais je ne force pas mon désir d’écriture, qui vient quand il vient. Je me suis toujours dit que j’aurais un problème de page blanche le jour où je me contraindrais à écrire. Pour le moment, je sais que j’écris quand j’ai quelque chose à écrire. Du coup, le seul problème que j’ai, c’est parfois de ne pas arriver à mener les idées à leur terme. Les histoires naissent souvent sur des détails minuscules, et je me dis, tiens, là, il y a une histoire. Deviendra-t-elle un livre ou pas ? Je ne le sais pas à ce moment-là. Les idées sont comme des boules de neige en haut d’une pente : elles dévalent, certaines vont se désagréger en chemin, d’autres vont exploser contre un arbre, et une, peut-être, va grossir jusqu’au point de devenir un gros amas de neige. Et là, il y a un livre ! Mais ça peut mettre des années à prendre forme. Je ne prends pas note de ces idées-là, elles me restent en tête, je ne les oublie pas. Les notes que je prends, c’est pour garder les éléments factuels.

Pour les personnages, vous avancez de la même manière ? Vous les connaissez avant de les décrire ou vous apprenez à les connaître au fil de l’écriture ?

J’apprends à les connaître en les fréquentant. J’écris à tâtons, je n’ai pas de structure établie à l’avance. Alors, c’est en écrivant que je les comprends. Certaines scènes que j’avais imaginées avant de les mettre en situation deviennent impossibles lorsque j’ai mieux fait connaissance avec un personnage. Et si j’insiste, si je veux quand même la lui faire vivre, je me fais plaisir mais je le trahis. Et ça ne fonctionne pas. Je n’écris pas une vie des personnages en dehors du livre, mais j’établis des frises chronologiques avec les étapes importantes dans leur construction. Ce sont des faits réels, des événements qui me donnent une vision plus globale d’eux. Lorsqu’il y a un contexte géographique et historique complexe, comme c’était le cas pour Sombre dimanche, qui voit passer trente ans de l’histoire hongroise, je fais beaucoup de recherches. Je pensais être arrivée à mon seuil indépassable avec ce livre, mais pour la préparation de mon prochain livre autour de la Guerre d’Algérie, j’ai déjà lu 2500 pages sur le sujet ! Je lis les livres avec un crayon et je fais des croix dans les marges, j’annote les scènes à développer…

Vous faites le même genre de travail lorsque vous écrivez pour le théâtre ?

Pour le théâtre, c’est très différent. La seule écriture ne suffit pas rapprocher ces deux activités. Mes textes sont très liés aux acteurs, pour qui j’écris en pensant à leur voix, à leur manière de jouer. Je pratique ce que j’appelle « l’écriture palimpseste », c’est-à-dire que j’écris par couches. Je propose un texte aux comédiens, qui se l’approprient, qui font des propositions, des remarques, qui tentent des improvisations, puis je le retravaille, en intégrant leurs idiomes, et je le leur propose à nouveau. C’est ainsi que se crée un spectacle. C’est peut-être pour ça aussi que n’ai pas publié de texte de théâtre. Le seul texte que j’ai publié est un livre pour les enfants, Un ours, of course (Ed. Actes Sud), qui était un spectacle à l’origine. Je me sens très libre lorsque j’écris pour les enfants, car je n’ai aucune idée de leurs attentes, étant très loin de mes six ans. Alors que lorsque j’écris pour les adultes, je me demande en permanence comment ça va se passer. C’est un drôle exercice que celui de l’écriture : on est seul lorsque le texte se fait, on est son seul juge, sans avoir la moindre idée de ce qu’on fait, puis le résultat de ce travail doit toucher le plus de gens possible, des gens qui vont s’approprier le texte. Lorsque j’écris, je pense toujours au lecteur, à son plaisir. Je n’écris pas pour lui plaire, mais pour lui faire plaisir. Il m’arrive, en écrivant, de sentir que je ne fais plaisir qu’à moi-même, que je deviens lourde, que je perds de la tension narrative, et là, je n’hésite pas : je coupe.

Quand savez-vous qu’un livre est fini ?

Quand je sais que, si je le relis une fois de plus, je le brûle ! Je relis beaucoup, je réécris beaucoup. Par exemple, en ce moment où je n’en suis qu’aux balbutiements de mon prochain roman, j’essaie de m’interdire de relire ce que j’ai écrit pour ne pas être trop vite saturée, mais je ne peux pas m’en empêcher ! Mais en même temps, c’est une manière de me donner de l’élan pour avancer dans la suite. Je me mets en jambe.

Et c’est à cette étape-là que vous pouvez vous rendre compte que le boule de neige ne deviendra pas un livre ?

Ça m’est arrivé une fois. C’était étrange de me dire que j’avais avancé aussi loin sans penser que ça pourrait s’arrêter là. Je me suis rendu compte que j’écrivais ce que je n’avais pas mis dans le livre précédent. Je réécrivais d’une certaine manière ce livre-là en changeant ce que je lui trouvais d’imparfait. Alors j’ai arrêté. Et je n’ai pas du tout envie que ça se reproduise !

Laure Alberhne

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