Entre Les Lignes

La revue littéraire du festival Terres de Paroles

Texte(s)

Tiago Rodrigues

Antoine et Cléopatre

Etre dans une façon d’aimer, comme on n’a jamais aimer, jusqu’au souffle partagé.

Il est un thème central dans Antoine et Cléopâtre de Shakespeare, auquel tout est lié, sans cela la pièce ne serait qu’une chronique historique et politique, c’est l’amour.  L’histoire d’amour d’Antoine et Cléopâtre. Pas une passion déroutante, une folie ou une forme perverse de l’orgueil mais une force ennoblissante qui, malgré ses cortèges de bassesses et de faiblesses, requiert un dépassement de soi. L’abandon. On est loin de l’impatience romanesque et lyrique de Roméo et Juliette.

Antoine et Cléopâtre c’est un amour de la maturité, ils savent déjà qu’il ne seront jamais Roméo et Juliette, ils savent que ce sera compliqué, qu’il y aura peut être des trahisons, que leur amour sera malmené par la politique et les luttes de pouvoir. Par eux même aussi. Mais ils y vont, ils s’abandonnent l’un à l’autre. Il décide de vivre cette tragédie-là. Ils font le choix d’être condamné pour leur amour et la condition de leur amour.

Cet Antoine et Cléopâtre n’est pas la pièce de Shakespeare mais un texte original  de Tiago Rodrigues tendu entre Les Vies Parallèles de Plutarque, récit à partir duquel Shakespeare a bâtit sa tragédie, et le film-marathon de Mankiewicz avec Richard Burton et Elizabeth Taylor. C’est un texte écrit pour ses deux interprètes, danseurs et chorégraphes, Sofia Dias et Vítor Roriz.

Dans un non lieu, une toile tendue, des cintres à l’avant scène, un mobile suspendu au temps, un tourne disque et un pochette de la bande originale du Mankiewicz. Sofia et Vítor, Vítor et Sofia, Antoine et Cléopâtre, Cléopâtre et Antoine, c’est à ce duo qu’est réduite la pharaonique pièce de Shakespeare, à cet amour-là, à ces deux corps qui sans cesse répètent le nom de l’autre jusqu’à se substituer l’un à l’autre. Etre dans une façon d’aimer, comme on n’a jamais aimer, jusqu’au souffle partagé. Divisé en six chants, fidèle malgré tout au parcours des héros shakespeariens, le texte est un précipité poétique de l’œuvre. Comme si, et finissant par ne former qu’un seul chant, tout le lyrisme, la dimension épique, la dramaturgie chaotique de la pièce se retrouvaient réduits à leur essence dans les seuls échanges entre les deux figures que sont Antoine et Cléopâtre et dont on peut pas oublier qu’elles sont aussi Sofia et Vítor.

L’extrême intensité de ce spectacle, la violence de sa fragilité, sa délicatesse, outre la pureté du texte de Tiago Rodrigues, tient à ce fil suspendu entre les deux interprètes, leur abandon à l’autre. La beauté chorégraphiée de leurs corps dans l’espace, l’un étant l’autre, dans une distance toujours maitrisée, celle du verbe échangé,  l’acceptation pleine et plénière de leur tragique amour, écrit avant eux et dont ils connaissent la fatale issue. C’est un geste de liberté individuelle, le plus bel abandon à l’autre.

 

Hervé Pons Belnoue

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