Entre Les Lignes

La revue littéraire du festival Terres de Paroles

Entretien(s)

IMAGINAIRE(S) NUMÉRIQUE(S)

André Gunther

Enseignant-chercheur, maître de conférences en histoire visuelle à l’EHESS depuis 2001, André Gunther est spécialiste d’histoire de la photographie, il a élargi son champ d’étude aux usages sociaux des images, et compte parmi les premiers à avoir interrogé leur basculement dans l’ère numérique.

Comment nait et s’inscrit le portrait au fil des époques ?

Deux traditions sont à la base de notre compréhension du portrait qui est une image artificielle, une image conventionnelle.

La plus ancienne est le portrait mortuaire remontant pour la zone méditerranéenne au portrait du Fayoum ou, si l’on veut, aux momies égyptiennes. Il est produit dans le but de conserver une image du défunt à un moment particulier : lorsqu’il a disparu. C’est à ce moment-là, seulement, que l’image est produite. Elle n’est pas forcément réaliste mais vise à l’être et à produire une image individualisée.

Dans l’histoire de la peinture certaines interprétations donnent à cette mythologie une place prépondérante. Leon Battista Alberti par exemple avec son Della Pittura, un des ouvrages fondateurs de l’art pictural à la renaissance, donne à la peinture un pouvoir de résurrection. Il prend pour cela en exemple le portrait et rapporte une histoire grecque relatée par Pline. En voyant le portrait d’Alexandre après sa mort, un général est pris de tremblements. Il est ému de voir le portrait de son chef. Alberti en déduit que le pouvoir de la peinture est de ramener le vivant, le mort à la vie. Le portrait mortuaire prend la place de la personne. Il y a soit l’image, soit la personne. Pas les deux en même temps. Dans cette tradition-là, il n’y a pas de portrait du vivant. C’est une tradition magique, dont la puissance anthropologique est de perpétuer pour l’éternité le souvenir d’un disparu. Dans cette optique, l’image est un monument. Cette tradition existe toujours, il suffit de se promener dans les cimetières, où l’on trouve  encore des représentations visuelles des défunts.

La deuxième tradition se greffe à la première. Historiquement, des effigies des dieux, notamment dans l’antiquité grecque, sont d’abord réalisées. Progressivement, apparaitront celles de rois, sous forme de portraits de profil gravés sur des monnaies, ou des médailles dans un premier temps. Ce sont les premières représentations de personnes vivantes. Elles ne sont pas nécessairement réalistes mais expriment une puissance politique, un rang et une fonction : ceux qui ont pouvoir de battre monnaie. Cette tradition,  différente du portrait funéraire, car elle représente des personnes vivantes, se développera socialement par strates : les rois, les princes puis la noblesse à la renaissance.

Le portrait est une distinction sociale, il est réservé aux plus hautes fonctions de la société.

On se rend compte que se représenter ne va pas de soi. Soit cela fait parti du rite funéraire, soit c’est un attribut de la puissance sociale. La statue sur une place publique est l’image typique du puissant, elle est la signature du pouvoir dans l’espace public, protectrice et menaçante. La statue est la signature du contrôle de l’espace public.

Le portrait, le puissant, nous regarde ?

Il y a certaines histoires de confusion entre les représentations et la réalité, comme  celle de pygmalion, mais ce sont des mythes. On ne peut pas vraiment y croire. Don Quichotte est un personnage littéraire, personne n’a jamais été pris de folie en lisant des romans de chevalerie.

Un des problèmes du portrait est qu’il est lié à des pratiques traditionnelles anciennes qui sont toutes des marqueurs de pouvoir. Lorsqu’au XIXème siècle apparaît la photographie, son premier usage est le portrait. Gisèle Freund est certainement la première à avoir réfléchi à cette question, dès 1936 dans sa thèse La photographie en France. Elle propose l’hypothèse sociologique que le succès de la photographie est dû, d’abord et avant tout, à la démocratisation du portrait. Ce qui était réservé à une petite élite, parce que bénéficier d’une représentation est une marque de pouvoir social, se répand parmi toutes les classes sociales. Faire son portait c’est exister dans la société, et exister à un certain rang. Il y a des différences importantes selon les pays, on ne fait pas les mêmes portraits en France et aux Etats-Unis. On ne photographie pas les mêmes classes sociales. Le daguerréotype est une technologie chère, les portraits au XIX en France sont alors réservés à la  bourgeoisie. En revanche, aux Etats-Unis une application plus démocratique du portait va se répandre grâce à des techniques moins couteuses comme comme le Ferrotype permettant de faire les portraits des employés et des ouvriers. Il est intéressant de noter que les Etats-Unis choisissent immédiatement cette application très populaire, de moins bonne qualité, mais offrant la possibilité d’étendre la pratique du portrait à toutes les couches sociales et à un marché plus important.

La démocratisation de la photo  donne à chacun comme une sorte de brevet d’existence sociale.

Ce qu’est toujours le portait aujourd’hui ?

Oui, mais la question importante, on le voit aujourd’hui avec Facebook et les albums de profile picture, est : Combien avez-vous de portrait ? Un ou plusieurs ? La stratégie n’est pas du tout la même. Si vous n’en avez qu’un on se rapproche du modèle du portrait funéraire et de l’effigie. Il y a  une simplification du choix narratif. Si vous choisissez une image pour toujours, il faut faire des choix. Vous allez vous représenter à votre meilleur moment, trente-cinq ans, au mieux de votre votre forme physique et sociale, dans un costume d’apparat et avec les outils du métier que vous exercez à ce climax de votre existence.  A partir du moment où l’on peut décliner et avoir plusieurs portraits, une narration de l’individu se met en place. L’apparition à partir du XVIème siècle des portraits d’enfants est le signe que l’on bénéficiera de plusieurs portraits dans le cours de sa vie : à l’âge adulte, à la chasse, avec sa femme…

Les choix de narration sont déterminés par la quantité d’images de soi que l’on possède.

Aujourd’hui, on observe que l’on profite de pouvoir produire des milliers d’images de soi par l’augmentation des choix et des hypothèses narratives. Ainsi sont possibles, sur Facebook, des représentations de soi qui n’auraient jamais été acceptées comme des portraits il y a encore cinquante ou trente ans. Des nouvelles possibilités de manifestations de l’identité : des portraits masqués, des images de plats, de son chat… Sur Facebook tout peut devenir un portrait dans la mesure où l’image est référencée à la personne détentrice du compte. Si la photo est en position de profile pic, la formule narrative est inversée exprimant quelque chose de l’identité de la personne revendiqué  comme  identité car choisit comme photo de profil.

C’est une ouverture fantastique, non pas du portrait, mais des formes narratives de soi. Nous sommes aujourd’hui entré dans une ère absolument passionnante sur le plan de l’observation sociologique de ce qu’ Erving Goffman appelle La Présentation de Soi. Aucun portrait de nous n’en est la vraie image. Toutes les images sont des choix narratifs, des choix d’images, qui expriment la manière par laquelle on choisi de se présenter à un public, en société.

De même, il y a eu un glissement de l’autoportrait d’abord un projet artistique, réservé à l’artiste, à une pratique, personnelle, quotidienne, le selfie?

Le selfie est un peu différent de l’autoportrait. On peut faire du portrait avec le selfie mais aussi beaucoup d’autres choses. Le selfie est par exemple une extension de la photographie touristique. On se photographie devant un monument, c’est la trace d’un moment, d’une expérience particulière marquée dans le temps.

Le selfie est un portrait en situation, l’enregistrement d’un moment particulier et le souvenir d’une expérience.

Son essor est du à la photographie connectée. Vous pouvez envoyer votre image et la publier pratiquement en même temps que vous la réaliser. Les premiers selfies apparaissent sur Flickr en 2004, ce sont des images en situation, adressées en général à quelqu’un pour dire : je suis là, je sors de chez le coiffeur… Cette pratique connaît une expansion fantastique avec les réseaux sociaux.

Le portrait ou l’autoportrait, de marqueur social, est devenu, avec le numérique, un outil de lien social ?

Oui, tout à fait. C’est finalement assez récent et lié aux réseaux sociaux. Auparavant, avec l’album photo, les clichés de soi étaient partagés avec une trentaine de personnes. Aujourd’hui, le public est beaucoup plus vaste ! Cela implique que l’on se met en scène et au » notre histoire s’écrit à travers des images. Comme le faisaient les rois et les princes avec leurs portraits. L’histoire est une collection d’images ! C’est une idée paradoxale, notamment aujourd’hui où la pratique de l’histoire se méfie des images, de l’émotion et entretien sa propre légende comme scientifique : une histoire appuyée sur des documents, sur des archives. Mais c’est oublier que l’histoire a aussi une fonction de représentation. Le début de l’histoire n’est pas l’histoire scientifique, ce sont les statues au milieu des places. Avoir des outils de représentation pour attester de la puissance et créer des formes narratives pour raconter l’histoire à travers les images. 

L’histoire que l’on apprend à l’école est constituée de moments emblématisés et allégorisés par des images.

Si la photographie a révolutionné l’usage du portrait, qu’en est il du cinéma ?

Le cinéma change considérablement le rapport que l’on a au corps, au visage et à l’individu. Toute l’iconographie du XXème siècle est considérablement marquée par l’esthétique du cinéma. Avec la possibilité d’une variation des plans, tout devient dynamique. Les gros plans dans la photographie apparaissent avec le cinéma et l’émotion qui va avec, car en se rapprochant du visage le vocabulaire expressif est repris. De nombreux peintres et sculpteurs  s’étaient confrontés à la question de la traduction de l’émotion, mais toujours de manière insatisfaisante. Lorsqu’un peintre essaie de reproduire une émotion, le spectateur se trompe sur l’émotion qu’il a voulu reproduire et voit généralement autre chose. Avec le XXème siècle, le cinéma et son imitation photographique, vont s’installer dans le paysage visuel des formes nouvelles, comme le sourire…

Le portrait n’est pas un genre majeur de la peinture. Il est même, en fait, l’un des genres inférieur, juste avant la nature morte… Il est utilitaire, une pratique comme la publicité aujourd’hui, qui permet aux artistes de gagner leur vie. De même, l’autoportrait est une pratique réservée à des cas particuliers, certains relevant de la psychanalyse. Il y a plus de peintres dont on n’a pas d’autoportrait que le contraire. Cette question est devenue à la mode à cause de l’enthousiasme délirant qui a accueillit le selfie depuis deux ou trois ans.

Pourquoi le selfie fait il peur ? Baudelaire vomissait la photographie comme un étalage narcissique qui le dégoutait, on retrouve aujourd’hui la même forme de rejet chez certains intellectuels…

La référence à Baudelaire est intéressante, elle prouve que le jugement négatif par rapport à la photographie ne date pas d’hier et que l’accusation de narcissisme qui est une  accusation morale, n’est pas liée à la technologie du selfie, mais tient à une attitude normative qui voudrait réguler la proportion de l’image de soi. Le contre modèle est Gisèle Freund qui dit que faire son portait, c’est acquérir du pouvoir. La photographie s’est développée car elle donnait du pouvoir aux gens.

De ma pratique, j’ai une lecture sociale de l’histoire, le portrait est la démocratisation d’un pouvoir. Voir son image, connaître son image, maitriser son image est un outil de pouvoir. Des enquêtes passionnantes ont été menées par des sociologues auprès de personnes âgées à la fin du XXème siècle. Elles expliquaient qu’elles avaient découvert leur corps à l’âge de douze, quinze ou vingt ans. Quand on vivait à la campagne ; il n’y avait pas de miroir, on ne voyait son corps que par morceaux. La conscience de soi a été métamorphosée la photographie et par la multiplication des images, dans un sens très positif dans la mesure où, effectivement, maitriser l’image de soi est un pouvoir.

En ce sens, la photographie a véritablement été un outil d’émancipation sociale et de connaissance de soi.

Il faut faire la différence entre l’appréciation et la critique. Certaines formes stéréotypées de réaction peuvent être des paniques morales. On peut dire que le selfie a participé à la provocation d’une panique morale mais il n’a pas changé la société au sens où elle n’est pas devenue pire. En revanche on en a aujourd’hui une meilleure maîtrise et l’on sait mieux se représenter soi-même…

C’est ce que raconte l’histoire du portrait…

Oui, c’est l’évolution de la société. Il y a eu un ensemble de changements, que je ne me hasarderais pas à caractériser, mais qui sont des modifications des hiérarchies sociales. Ce n’est pas une question iconographique, dans ce cas là l’image suit le pouvoir, elle s’adapte. Si on réfléchit ainsi, le déferlement actuel des images nous montre que c’est nous qui avons le pouvoir. Il n’y a plus de médiation et il n’y a plus de modèles : d’autres, au dessus de nous qui nous fourniraient les modèles auxquels nous voudrions ressembler. Une des leçons magistrales du selfie  sur le plan social, certainement à l’origine de l’accusation narcissique, c’est que ce sont les stars qui finalement imitent le selfie. Dans les années 30, les gens imitaient les stars. Désormais ce sont est stars qui imitent monsieur tout le monde. Mais ce n’est pas l’image qui génère ces modifications, l’image suit les métamorphoses sociales. Alors, si l’on veut bien prendre  au sérieux l’image comme signe de pouvoir et bien, rendons nous compte, que nous en avons beaucoup.

Hervé Pons Belnoue

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