Entre Les Lignes

La revue littéraire du festival Terres de Paroles

Fragments d’une machine amoureuse

Entretien(s)

IMAGINAIRE(S) NUMÉRIQUE(S)

Frédéric Deslias 

Frédéric Deslias met en lecture Softlove, d’après le livre d’anticipation d’Éric Sadin. Pour faire résonner cette histoire d’amour improbable entre un humain et une machine, Frédéric Deslias opte pour une installation immersive, proche du débordement affectif de l’assistant numérique du livre. La lecture, composée de sons électroniques et de la voix d’un acteur reconfigurée se fait entendre à l’aide d’un casque. Une quarantaine de ces objets devenus familiers seront délivrés pour qu’une voix puisse chuchoter à l’oreille de chacun(e) un chant d’amour étrange propageant son énergie excédante.

Lorsque la technologie rencontre l’art, pour vous, quelles problématiques dans vos travaux cela engendre-t-il ?

J’ai une formation hybride, j’ai commencé par faire de l’électronique et en parallèle, je faisais de la musique électronique. Je me suis orienté ensuite du côté des arts du spectacle. Mon approche du spectacle vivant est très technique, elle passe par le média lui-même. Je m’attache à faire des objets scéniques où le son la lumière et la vidéo sont indissociables de l’objet créé. L’environnement dessiné occupe une place essentielle. Je déploie des problématiques de l’homme qui vit dans un milieu technologique et incorpore dedans des études comportementales. La machine pour moi occupe le même rôle que le personnage de l’histoire. Avec Softlove le héros est une intelligence artificielle. L’intrigue tourne autour de la vie d’une femme vue à travers les yeux et la voix de son insistant numérique. C’est un peu comme si votre iPhone dans 5 ans racontait de l’intérieur comment il parvient à anticiper nos désirs, à gérer finalement tout à la place de l’humain.

Notre téléphone portable ne nous connaitrait-il pas mieux que nos proches eux-mêmes ?

En ce moment, on se pose la question de la protection des données personnelles des entrepreneurs de la Silicon Valley à la French Tech. Eux n’hésitent pas à monnayer nos données. Ils sont en train de développer des applications qui absorbent toutes nos données pour conseiller, coacher notre quotidien sans que l’on les sollicite forcément. Par exemple, en ce moment, snipp, une application sniff les traces de données et vise à anticiper nos moindres gestes : vous passez à côté d’un café et vous cherchez une rencontre amoureuse ou sexuelle, cette application va dire quel profil est susceptible de vous intéresser ; vous avez faim il est treize heures, il y a un restaurant japonnais bien notés, juste à côté de vous. On est en train de mettre en place un assistanat permanent, du numérique pour sculpter nos corps, pensées. On délègue de plus en plus de données personnelles et mentales à internet qui va plus vite que notre mémoire. Sotflove se place du point de vue omniscient de la machine. L’installation fait apparaitre cette complexité liée à la technologie qui a pourtant une apparence lisse. Avec la technologie, on a faire a un réseau extrêmement bien ficelé, rapide et complexe auquel on a même plus accès. Car le design veut qu’on ait est un rapport cognitif d’une simplicité désarmante à ces machines.

Avec des applications comme Tinder, ou Facebook, on remarque qu’il existe une forme de désenchantement lié a une complexité qui nous détermine sans pour autant que nous sachions comment cela fonctionne au juste ?

Je ne sais si on peut parler de désenchantement. Avant les jeunes trainés sous les abris de bus maintenant ils sont dans leur chambre sur Facebook. Il y a des déplacements. Après le problème est de savoir quel rapport entretient-on avec le réel. On met un filtre entre les gens. La communication passe par des SMS, tchat, ce qui laisse moins de possibilités pour se rencontrer réellement. Ma question dans Softlove c’est comment réenchanter justement notre rapport à la machine ? Je le fais d’une manière très critique et ambigüe : cette lecture au casque c’est l’agent numérique qui tombe amoureux de cette femme. C’est à l’inverse du film Her de Spike Jonze (2013). C’est assez drôle d’ailleurs, car ce film est sorti en même temps que SoftLove. Et le hasard veut qu’il soit un miroir l’un de l’autre. Ce film représente aussi le trouble de l’humain face à une machine. Dans Softlove une donnée affective est donnée à l’assistant numérique. Et c’est grâce à cette donnée affective qu’il tombe amoureux. Mais cela reste artificiel, car son ADN est avant tout un algorithme.

Qu’est-ce qui produit une forme d’inquiétante étrangeté de l’humain face à la technologie comme lorsqu’apparait par exemple le monolithe de 2001, l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick (1968) sur terre ?

Cette inquiétante étrangeté revient à ce qu’on appelle « La Vallée Dérangeante ». C’est un concept de base de la robotique aujourd’hui et de la science-fiction. La Vallée dérangeante correspond à une courbe qui dit que plus le robot ressemble à un humain, plus on s’en méfiera et plus il deviendra inquiétant, jusqu’à ce qu’il atteigne la perfection. S’il nous ressemble vraiment, on a l’impression qu’il peut nous dominer. La logique informatique et humaine est totalement différente. Une machine est capable de faire un milliard de taches à la seconde d’une efficacité imparable, elle ne fera jamais d’erreur. Or elle n’aura jamais d’intuition, et elle agira toujours selon un code déterminé.

Dans Softlove, quelle est la donnée affective qui va faire que la machine tend vers l’humain ?

Si on attribue une donnée affective à une machine, alors une interrogation se pose : est-ce cela va la réveiller ? Dès lors des questions de théâtralités voient le jour sur comment peux-ton s’identifier à un robot ? C’est apparemment impossible, car dans la vie on ne s’identifie pas à des circuits ou à des fils électriques. Mais comment donner vie à une machine ? À quel point avons-nous dénaturé les humains pour qu’ils deviennent le jouet des robots ? Le théâtre est le lieu de l’identification, le lieu du neurone miroir. Cette femme est dans un appartement totalement automatisée. D’où mon désir de produire une sorte de huis clos, avec cette intelligence artificielle qui l’aide a ne pas trop se perdre dans sa vie d’assisté proposé comme modèle par la société. C’est ce que je dénonce même si c’est soft, c’est fluide, c’est love, il demeure quelque chose de mortifère là-dedans, avec ce processus de déshumanisation à l’œuvre dont il faut rendre compte. Je ne critique pas la société numérique d’une manière frontale, je passe avant tout part du sensible. Pour mes spectacles précédents en revanche j’étais beaucoup plus frontale.

Quel fut le processus de Création pour SoftLove ?

Au début j’avais un parti pris radical, en me tournant du côté de voix synthétiques. Mais c’était trop compliqué, car une voix synthétique au bout de dix minutes on ne désire plus l’entendre. Du coup, j’ai trouvé une solution hybride, ou je travaille avec un acteur et je synthétise sa voix. Et comme notre héros s’humanise progressivement à l’épreuve de l’amour, cela prend tout son sens au fil de la lecture. On part de quelque chose de très synthétique pour arriver à l’humain. On cherche à savoir, comment nous pouvons éprouver de la sympathie, ou bien même nous identifier à l’ordinateur.

Quentin Margne

Partager cette page :