Entre Les Lignes

La revue littéraire du festival Terres de Paroles

PORTRAIT(S)

SHAKESPEARE(S)

Pacôme Thiellement

Essayiste versé dans l’ésotérisme, Pacôme Thiellement exerce son esprit imaginatif et éclectique sur les sujets les plus divers, du rock  à la bd en passant par le cinéma, les séries télé et la littérature. Ses explorations l’ont conduit sur ce continent vaste que constitue l’œuvre de Shakespeare qu’il a choisi d’aborder par le versant des Sonnets pour analyser un des thèmes les plus féconds du Grand Will, la passion amoureuse.

Pour l’amour de Shakespeare

Vu de loin, il évoque un de ces mages balzaciens un peu fumeux tels que les décrit Philippe Murray dans son essai Le XIXe siècle à travers les âges. Vu de près c’est un tout autre visage qu’offre Pacôme Thiellement, et s’il fallait trouver absolument une comparaison ce serait plutôt du côté de Sherlock Holmes qu’il conviendrait de chercher. Cependant là encore il serait préférable de  nuancer ; car s’il partage avec le détective de Baker Street un goût certain pour les énigmes indéchiffrables, ce n’est pas franchement sur des intrigues policières que Pacôme Thiellement exerce sa sagacité.

À vrai dire le champ d’investigations de cet enquêteur imaginatif est des plus larges. Mais ce qui est toujours attrayant dans les essais qu’il consacre aux Beatles à Led Zeppelin, David Lynch, Orson Welles ou à la bd, c’est sa capacité à mettre en relation des domaines a priori très éloignés les uns des autres. Il peut sembler saugrenu de rapprocher le rock et la kabbale, par exemple. Pas pour Pacôme Thiellement qui décrit sa démarche comme une forme d’exégèse. Sa tournure d’esprit éclectique l’a conduit à se lancer très jeune dans la bande dessinée, le cinéma et à créer une revue avec des amis.

J’ai toujours aimé tout ce qui était rébus, jeu de l’oie, les films de Jacques Rivette ou de David Lynch. Mais le déclic est sans doute venu de Borges,

analyse-t-il. Quand un éditeur lui passe commande d’un livre sur les Beatles, c’est le mythe de la mort de Paul McCartney qui l’intéresse. « J’ai cru moi-même à cette histoire quand j’étais adolescent. C’est une construction forgée de toutes pièces à partir de signes qu’on interprète : le fait qu’il soit de dos sur la pochette de Sergeant Pepper, qu’il marche pieds nus sur celle d’Abbey Road… Quand on m’a commandé le livre, j’ai presque pris ça comme une blague. Puis je suis rentré chez moi et je m’y suis mis. »

Conscient du fait que toute exégèse encourt le risque de la divagation, il n’en aime pas moins pousser son raisonnement le plus loin possible quitte à le remettre en question si nécessaire. Car Pacôme Thiellement en dépit de son goût pour l’hermétisme – inspiré notamment par les travaux de René Guénon ou d’Henry Corbin – ne se prend pas exagérément au sérieux. Pour lui tout est lié à la forme que l’on donne à son argumentation, laquelle consiste à mettre en relations des signes ou des symboles. C’est ce qui lui permet en écrivant sur Mr Arkadin, le film d’Orson Welles d’évoquer aussi bien Shakespeare que David Lynch, par exemple.

Même si Shakespeare dont, enfant, il regardait à la télévision des adaptations de la BBC est pour lui une découverte relativement tardive. « Shakespeare a d’abord été pour moi l’étranger absolu, une autre planète. J’avais vu Hamlet enfant à la télévision, c’était très fort, mais je n’y comprenais rien. Puis il y a eu un moment dans ma vie où s’est posée fortement la question de l’amour et là il m’a paru beaucoup moins étranger. Shakespeare dans son œuvre découvre un nouveau monde qui est encore celui dans lequel nous vivons aujourd’hui. Il se demande comment recréer les conditions de l’amour dans une société où tout est marchandable, c’est-à-dire relatif. Chez lui l’amour est quelque chose qui a la capacité de nous mettre en pièces. On rencontre souvent dans son œuvre le cas d’un homme et d’une femme qui se disputent parce qu’ils s’aiment. La passion est toujours destructrice. La Dark Lady des Sonnets, par exemple, est un vecteur de destruction. D’ailleurs la relation amoureuse commence souvent par une joute oratoire. Que cette pulsion passionnelle soit en même temps destructrice me semble quelque chose de très fort. Ses personnages n’ont plus la capacité de penser parce qu’ils sont aveuglés. Or on retrouve le même type d’amour destructeur chez Lynch dans des films comme Lost Highway ou Mulholland Drive. Cette question de l’amour chez Shakespeare se retrouve aussi dans la relation père-fille que ce soit dans Le Roi Lear, La Tempête ou Le Conte d’hiver. La figure du roi est aussi un thème récurrent chez lui. Le roi fou, destructeur pris dans ses illusions en particulier dans Lear ou dans Le Conte d’hiver et la fille vecteur de salut. Dans ces deux pièces à l’amour destructeur du père répond celui, rédempteur, de la fille. C’est une autre vision. »

Hugues Le Tanneur

Partager cette page :