Entre Les Lignes

La revue littéraire du festival Terres de Paroles

Traverse(s)

TRAVERSE(S)

Pascal Quignard

Il faut dire la vérité : personne n’est « national » dans la solitude de l’utérus.

Ballet de l'origine de la langue et de la littérature française - Une performance des ténèbres de et avec Pascal Quignard

« Je n’ai jamais ressenti aucun sentiment de nation. Dans ma famille - comme souvent chez les philologues, chez les écrivains, chez les linguistes, chez les musiciens - il n’y avait que des frontaliers. Nous vivions sur le bord de la Meuse. Nous vivions sur le bord du Rhin. J’ai conservé les billets d’option pour la nationalité française de nombreux musiciens - des organistes - de ma famille qui datent de la défaite de 1871. Qui est Français ? Qui est Allemand ? Il faut dire la vérité : personne n’est « national » dans la solitude de l’utérus. Il n’y a que des déménagements, que des naissances, des trimballages, des transferts, des identifications, des transpositions, des traductions, des transcriptions, des métamorphoses. Je crois que je sais rien de plus bouleversant que la merveille de chaque langue dans son arbitraire. Que le surgissement du medium tel quel, avant qu’il se comprenne, avant qu’il se distende à toute allure par arborescence, avant qu’il s’échange. L’existence des langues des hommes, voilà l’énigme de notre espèce. La signification est l’énigme. Nous ne ne sommes nullement conçus comme les plantes qui prennent souche dans le gras de la terre. Aucune racine ne nous immobilise dans un territoire. Nous sommes transportés dans la poche d’eau que contiennent de ravissantes jeunes femmes avant qu’elles deviennent nos mères et nous enseignent leurs plaintes et les inséminent de leurs rancunes dans un étrange chantonnement. Nous ne vivons d’abord ni sur terre ni dans l’air - mais dans quelque chose de liquide et de sonore. Plutôt que le sentiment de l’appartenance politique ou religieuse ou nationale, je suis ébahi par le caractère aléatoire et fortuit et presque aventureux de chaque langue.

Extrêmement rare l’instant de bascule d’un système symbolique dans un autre : la date de naissance de leur langue, les circonstances, le lieu dans l’espace, le temps qu’il faisait dans le site. C’est une chose extraordinaire que d’être resté en contact avec la contingence de l’origine. Le français a cette chance. Le 14 février 842, un vendredi, à la fin de la matinée, sur le bord de l’Ill, dans un froid terrible, sur les lèvres des soldats francs, quand ils ont à proclamer leurs serments, une étrange brume se lève. On a appelé cette brume le « français ». Le 12 février 881, un mercredi, à Valenciennes, sur les bords de l’Escaut, il ne devait pas faire beaucoup plus chaud, la première oeuvre de la littérature française a été transcrite au terme d’un lourd manuscrit en peau de cerf - le Liber Pilosus - à la suite de la célébration annuelle dédiée aux reliques de sainte Eulalie. Cette brume, ce chant, ce hasard me fascinent. »

Pascal Quignard

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